Un crâne d'Homo erectus, exposé au Musée d'histoire naturelle de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne).

Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es

Si le daim est l'animal le plus présent dans les deux sites étudiés, il convient de relativiser sa contribution calorique au régime des homininés, en considérant sa taille modeste. Ainsi, sur le site de Gesher Benot Ya'aqov, le plus ancien, il faut plutôt porter attention aux quelques traces d'os d'Elephas antiquus, également connu sous le nom de Palaeoloxodon : s'il ne représente qu'environ 3 % de la faune estimée, en tenant compte de sa grande masse, les archéologues estiment que Homo erectus devait tirer la majeure partie des calories de son régime de cet éléphant, lequel est totalement absent de la cave de Qesem. Cette espèce de pachydermes a disparu du Proche-Orient il y a environ 400 000 ans (certains évoquant justement l'hypothèse d'une chasse excessive). Contrairement aux idées reçues, la chasse au pachyderme serait en effet aisée, que l'on soit simplement armé de lances en bois, d'outils tranchant pour lui couper les tendons, ou suffisamment ingénieux pour le piéger en le précipitant dans un trou tapissé de branchages. Quoi qu'il en soit, la disparition de cette abondante source de graisse aurait provoqué un stress nutritionnel majeur, à l'origine de l'évolution des homininés peuplant le Proche-Orient à cette période.

Les chasseurs ont dû s'adapter à cette nouvelle donne cynégétique, "devant chasser un nombre bien plus important d'animaux plus petits pour obtenir la même quantité de calories que lorsque l'éléphant figurait encore au menu", selon Miki Ben-Dor et ses collègues. Mais qui dit plus d'animaux à chasser dit plus d'effort physique et une plus grande dépense énergétique quotidienne, poussant l'Homme à une recherche toujours plus active de graisse animale. L'Homme aurait alors évolué vers une physionomie plus agile, des capacités cognitives accrues lui conférant une plus grande efficacité dans la capture de proies, et dans le choix des animaux les plus gras. Cette période de grand changement nutritionnel coïncide avec l'émergence d'un complexe culturel novateur, appelé Acheuléo-Yabroudien, dont le site de Qesem offre un exemplaire. Probablement plus sédentaire, utilisant avec régularité le feu, l'Homme a trouvé les moyens de réduire ainsi ses besoins alimentaires pour s'adapter à la disparition de sa proie favorite qui convoyait de la graisse en quantité pléthorique. Ainsi, on peut dire que si l'Homme descend du singe, il doit également beaucoup... à l'éléphant !

Source : M. Ben-Dor et al., Man the Fat Hunter: The Demise of Homo erectus and the Emergence of a New Hominin Lineage in the Middle Pleistocene (ca. 400 kyr) Levant, PLoS ONE, 9 décembre 2011.

Crédit photo : H. Osborn ; Daderot (CC0 1.0).


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