Peut-on distinguer trois couleurs et vivre dans le noir ?

L'arbre phylogénétique des tarsiers montre qu'un ancêtre commun pouvait présenter une vision trichromatique, alors qu'il possédait déjà des yeux imposants adaptés à une très faible luminosité.

Alors que certains, comme le tarsier des Philippines (Tarsius syrichta) ou le tarsier spectre (Tarsius tarsier), présent à Célèbes (Indonésie), sont plutôt sensibles au rouge (λ = 553 nm), d'autres, comme le tarsier de Horsfield (Tarsius bancanus), fréquent à Bornéo, détectent le vert (λ = 538 nm). Ces différences de photosensibilité dépendent de quelques nucléotides sur le gène codant l'opsine, aboutissant à une opsine L sensible au rouge et à une opsine M sensible au vert. En reconstituant l'histoire des mutations ayant abouti aux trois séquences actuelles, les chercheurs ont montré qu'une forme primitive du gène de l'opsine existait chez un ancêtre commun (on parle de groupe-couronne), une forme hybride notée opsine L/M qui pouvait aboutir dans certains cas à une vision trichromatique, sensible à la fois au rouge et au vert. Or au Miocène supérieur, époque supposée de la divergence génétique ayant abouti aux espèces actuelles de tarsiers dichromates, les fossiles présentaient déjà des orbites impressionnantes, ce trait apparaissant dès l'Éocène moyen, soit environ 30 millions d'années plus tôt.

C'est cette concomitance de caractères jugés jusqu'alors incompatibles qui a intrigué Amanda Melin et ses collègues. En effet, "ce tandem paradoxal entre une vision trichromatique et des yeux hypertrophiés est déroutante ; elle indique qu'une lumière faible plutôt qu'un mode de vie diurne a été un facteur important dans l'évolution des tarsiers". En d'autres termes, les gros yeux du tarsier, que l'on pensait associés à une vie nocturne, pourraient également être adaptés à la tombée de la nuit, de même que la vision trichromatique, qui était jusqu'alors synonyme de mode de vie diurne.

Alors que la théorie actuelle était que les premiers primates anthropoïdes étaient trichromates et diurnes, et que le comportement nocturne des tarsiers constituait un "retour en arrière" spécifique à cette branche, ayant abouti à la perte de sensibilité pour une couleur, les chercheurs montrent dans cette étude que l'ancêtre originel des haplorrhiniens se situait plutôt à mi-chemin entre les deux comportements observés aujourd'hui. Les primates ayant donné tarsiers, singes et hominidés avait sans doute une vision trichromatique et mésopique, c'est-à-dire adaptée à la faible lumière de la tombée de la nuit. Alors que les autres primates choisissaient de plus en plus de se déplacer au grand jour, les tarsiers privilégiaient eux un mode de vie essentiellement nocturne. Pour les chercheurs, cette évolution des petits primates sud-asiatiques aurait pu être contrainte par une baisse des précipitations dans cette région : ne pouvant plus profiter de la pluie pour approcher de façon furtive les insectes dont il se nourrit, le tarsier a commencé à chasser de nuit, développant alors une sensibilité unique pour les ultrasons pour évoluer dans le noir. Que de prouesses pour un si petit gremlin !

Source : A.D. Melin et al., Inferred L/M cone opsin polymorphism of ancestral tarsiers sheds dim light on the origin of anthropoid primates, Proceedings of the Royal Society B, 27 mars 2013.

Crédit photo : Wikimedia Commons - Sakurai Midori (CC BY-SA 3.0).


Facebook Twitter LinkedIn Scoop.it Courriel More...