Un hiver nucléaire qui déclenche une catastrophe agricole

L'évolution du rapport stock-consommation (STU, stock-to-use, à gauche) et de la consommation intérieure (à droite).

Le modèle introduit un délai de 5 ans avant de retrouver une production agricole normale, avec le processus suivant : "dans un premier temps, les déficits de production sont compensés par un accès aux réserves stratégiques et un appel aux importations, puis dans un second temps par une réduction de la consommation intérieure et des exportations, propageant le choc aux partenaires commerciaux".

Les simulations de production de blé, soja, maïs et riz indiquent une baisse de l'ordre de 10 % au niveau mondial, soit un choc deux fois plus important que la plus forte baisse observée depuis les année 1960 ! Pour le maïs, les États-Unis et le Canada (représentant aujourd'hui plus de 40 % de la production mondiale) verraient leur production fondre de 17,5 %, l'Europe (15 % de la production mondiale) de 16,7% et la Chine et l'Asie du Sud-Est (18 % de la production mondiale) de 6,3 % "seulement". En effet, l'impact de l'hiver nucléaire ne se ferait pas sentir de la même façon sur tout le globe : alors que les précipitations pourraient augmenter en Amérique centrale et sur le pourtour méditerranéen, l'impact serait particulièrement fort dans les régions septentrionales, au nord du 30e parallèle, soit dans les régions regroupant les pays les plus développés et concentrant une grande partie du commerce mondial.

Aujourd'hui, les réserves stratégiques de céréales couvrent environ 20 % de la demande : en d'autres termes, en cas d'arrêt complet de la production, le monde peut subvenir à ses besoins en céréales pendant un peu moins de 2 mois et demi. Selon les modélisations des chercheurs, les réserves permettent de maintenir à peu près le même niveau de consommation pendant un an, au prix d'une diminution de moitié des réserves. Puis, quatre ans après le conflit nucléaire, la grande majorité des pays produisant du maïs ou du blé ont épuisé leurs réserves, qui tombent sous la barre des 1 %. Même des pays exportateurs doivent restreindre leur consommation (de 48 % pour le maïs au Canada ou de 33 % pour le blé en Pologne). La situation devient encore plus dramatique pour les pays importateurs : Haïti et le Bangladesh voient leur consommation de blé restreinte de 40 %, la Libye de 70 %, la Somalie de 92 %... Seuls les plus gros exportateurs comme les États-Unis, le Brésil et l'Argentine arrivent à tirer leur épingle du jeu en reportant une grande part de la production habituellement allouée aux exportations vers leur consommation intérieure. Ainsi, des restrictions en céréales supérieures à 10 % touchent 200 millions en année 1 pour aller jusqu'à 1 à 3,9 milliards en année 4 (de 9 à 101 pays sur la même période). Ce tableau apocalyptique pourrait n'être qu'une ébauche : en effet, l'étude n'a pas modélisé l'impact de ce choc sur les prix des céréales, l'inflation qui ne manquerait pas d'apparaître sur les marchés alimentaires provoquant les conséquences économiques et sociales délétères. Elle n'a pas non plus pris en compte les potentielles mesures protectionnistes que pourraient mettre en place les pays pour protéger leurs productions locales, qui pourraient accroître les tensions sur un marché mondial déjà fortement secoué. Bref, en cas d'holocauste nucléaire, plutôt que de stocker des rouleaux de papier toilette, construisez un silo à grains !

Source : J. Jägermeyr et al., A regional nuclear conflict would compromise global food security, PNAS, 16 mars 2020.

Crédit photo : Photo courtesy of National Nuclear Security Administration / Nevada Field Office.